Invité d'honneur de Traits et Bulles 2020 et accueilli en résidence à la Médiathèque dans le cadre d’Écrivain·e·s en Seine-Saint-Denis, programme porté par le Département de la Seine-Saint-Denis, Isao Moutte a accepté de se prêter au jeu des questions et des réponses pour se présenter.

 

Comment êtes-vous devenu auteur de bande-dessinée ?

J’ai toujours aimé dessiner depuis  que je suis en âge de pouvoir tenir un crayon, comme beaucoup de dessinateurs je pense.

Je ne vais pas être très original mais c’est d’abord Tintin et Gaston Lagaffe qui m’ont donné envie de dessiner. Je me souviens qu’enfant j’avais toujours été un peu frustré de ne pas pouvoir raconter d’histoire car j’étais très mauvais en rédaction, alors quand j’ai su que je pouvais faire ça à travers des dessins et des dialogues, je me suis dit qu’il fallait tenter le coup !

 Je ne pensais pas à cette époque en faire mon métier mais lorsque vers la fin du lycée j’ai compris que je n’allais pas pouvoir poursuivre mes études dans une matière scientifique comme je l’espérais naïvement, je me suis décidé à suivre un cursus artistique.

 

IM interview Ajeans

Avez-vous fait une école d’art pour devenir dessinateur ? Si oui laquelle ?

A la sortie du lycée, j’ai intégré l’école des Beaux-Arts d’Angoulême où j’ai passé 7 ans. À travers les rencontres, les amis dessinateurs avec qui je partageais le même atelier, j’ai pu y développer mon propre style. Je pense que l’on s’influençait mutuellement lorsque l’on y passait nos journées, attablés à nos bureaux. C’est d’ailleurs lors de ma dernière année au Beaux-Arts qu’un de mes amis a décidé de lancer sa maison d’édition et publier ma première bande dessinée, Armany jeans.

 

 

Quels conseils donneriez-vous pour des gens qui rêvent de créer des bande-dessinées ?

Il existe énormément d’écoles qui forment des futurs dessinateurs.  Cela dit, même si cela peut faciliter une première publication, il n’est pas obligatoire de passer par ces formations pour pouvoir faire de la bande dessinée, puisqu’on peut être autodidacte et démarcher les éditeurs.

Un point important que j’ai compris avec le temps est celui de ne jamais abandonner un projet que l’on a commencé : la création d’une BD est un processus assez long, surtout lorsqu’on est à la fois scénariste et dessinateur, alors on est souvent tenté de laisser tomber le projet par lassitude et recommencer tout à zéro en pensant faire mieux cette fois !

Par ailleurs, arriver à se faire publier prend aussi du temps : il est important d’insister auprès des éditeurs, ne pas se décourager !

Il faut donc être patient, s’accrocher à son projet, quelqu’un sera forcément intéressé, parfois après avoir essuyé dix refus.

 

Y-a-t-il un livre qui vous a marqué lorsque vous étiez enfant ?

Le livre ou plutôt la série qui m’a donné envie de me mettre sérieusement à dessiner est Akira. J’étais adolescent et trouvais le dessin de Katsuhiro Otomo très juste et extrêmement puissant ; je ne lui trouvais aucun défaut, c’était une véritable claque quand j’ai découvert cet auteur. Je pense que je voulais dessiner comme lui. Aujourd’hui, lorsque je la relis, je trouve ça plutôt décourageant car je sais que je n’atteindrai jamais un tel niveau ! Cela dit, un dessin a beau être virtuose, la technique ne fait pas tout. Je me suis peu à peu détaché d’Akira lorsque j’ai découvert les auteurs « indépendants » en rentrant aux Beaux-Arts, dont les récits et le trait me touchaient plus. Je pense notamment à Robert Crumb, Daniel Clowes, Charles Burns, et des auteurs publiés par L’Association et Cornélius.  

 

Avez-vous un auteur de référence ? IM interview Munoz

Si je devais n’en citer qu’un, ce serait José Munoz, un dessinateur argentin qui travaille la plupart du temps avec le scénariste Carlos Sampayo. La  manière dont il dessine les personnages, la composition des cases, sa maîtrise du noir et blanc, son humour…  tout son dessin sans parler de sa narration m’a tellement marqué qu’il était difficile parfois de m’en détacher.

17 ans après l’avoir découvert je ne me lasse pas de relire sa série Alack Sinner.

 

Quelles sont vos sources d'inspirations ?

IM interview Okita
Ce sont bien sûr les dessinateurs, mais aussi le cinéma qui me donne l’envie de créer des récits, certaines ambiances particulières, et des personnages avec un caractère bien défini.

 Selon la bande dessinée sur laquelle je travaille, le type de films qui m’influencera va varier tout en restant dans le cinéma de genre.

 Pour Castagne par exemple, ce sont les films de Lautner, Becker (Touchez pas au Grisbi, Le trou), Melville (Le deuxième souffle) qui m’avaient inspirés. Dans le cas de Hard Money, ce sont plutôt les séries B de William Lustig (Maniac), les films de Yakuza de Seijun Suzuki  (La marque du tueur), de Kinji Fukasaku (Okita le pourfendeur)…

 

Pouvez-vous expliquer comment vous travaillez : commencez-vous par l’intrigue, le dessin, les dialogues ? Est-ce que vous écrivez les scènes chronologiquement ?

Etant donné que je suis beaucoup plus à l’aise au dessin qu’à l’écriture, je commence ma bande dessinée directement sans brouillon en improvisant totalement les premières pages. Je connais le lieu de l’intrigue et créé les personnages mais vu que je n’ai pas vraiment réfléchi à l’histoire du début à la fin,  je finis par bloquer et revenir en arrière en changeant des éléments, parfois en jetant des dizaines de pages… Je ne conseille pas du tout cette méthode qui fait perdre beaucoup de temps, d’encre et de feuilles ! mais je tombe à chaque fois dans le même piège…

Mon dernier éditeur m’a demandé pour le coup une chose que je n’avais jamais faite auparavant : dessiner le storyboard en entier pour qu’il puisse le valider avant de passer à la réalisation (« au propre »). Même s’il a fallu trois versions de storyboard pour la validation, c’est beaucoup plus rassurant et moins énergivore que ma « méthode » habituelle.

Je travaille beaucoup avec l’éditeur car il a un recul que je n’ai pas au niveau du scénario. Pour Castagne et Clapas, il y a eu énormément d’échanges pour aboutir à l’histoire finale.   

IM interview gif

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IM interview CastagnePouvez-vous raconter la genèse de l’une de vos bandes-dessinées ?

Pour Castagne par exemple, c’est le lieu qui m’est venu en premier. Je voulais transposer une histoire de gangster dans un lieu plutôt improbable, une France rurale des années 70 comme on en voit dans certains Chabrol, avec toute une flopée de personnages tous aussi « pourris » les uns que les autres.. J’aime dessiner des « sales gueules »… Je voulais que l’action se déroule dans la Drôme, un décor que je connais bien (et qui me tient à cœur car j’y passais presque toutes mes vacances), dans lequel ce genre d’histoire a peu de chance d’exister, pour créer un côté absurde notamment.

 

Vous avez travaillé avec Thomas Gosselin pour La Trêve, chérie. Qu’est-ce que cela veut dire, travailler à partir d’un scénario de quelqu’un d’autre ? Est-ce que vous avez envie de retenter l’expérience ?IM interviewLaTreve

C’était assez déroutant au début. Je ne savais pas si mon dessin, mes découpages allaient lui plaire. J’imaginais son texte à ma façon et lui à la sienne : il m’a fallut un petit temps d’adaptation pour  trouver le bon trait et un rythme de « croisière » .

Outre le fait que d’avoir une histoire pré-écrite est rassurant (je ne suis pas dans un brouillard constant comme je peux parfois l’être lorsque je fais ma propre histoire), je me suis naturellement plus appliqué sur mon trait en faisant des personnages moins « rugueux » car le ton n’était plus le même, mon dessin est donc devenu un peu plus réaliste. J’ai pris au final beaucoup de plaisir à travailler sur ce scénario.

C’était donc pour moi une belle expérience ; d’ailleurs nous préparons la suite de La Trêve avec Thomas.

 

Vous travaillez surtout à l’encre en noir et blanc… Y a-t-il une raison à cela ? Est-ce que vous avez envie d’essayer d’autres techniques pour de futures BD ?

Dans le dessin c’est avant tout le trait qui m’intéresse. Le fait de n’utiliser que le stylo ou la plume est donc plus naturel pour moi. J’adorerais maîtriser aussi la couleur, mais le pinceau me tombe des mains lorsque je tente l’aquarelle par exemple, je n’y arrive pas, tout simplement. Le fait que je sois légèrement daltonien ne doit pas aider, mais c’est surtout que je n’ai jamais été à l’aise avec la couleur.

 Par ailleurs, je suis en général beaucoup plus attiré par une page en noir et blanc qu’une en couleur. Je  préfère par exemple - quand elle existe - avoir la version noir et blanc d’une BD

J’essaye de varier les techniques tout en restant dans le noir et blanc. Jusqu’à La Trêve, je travaillais uniquement au stylo Rotring. A présent, j’essaie de varier avec la plume, le pinceau « sec » etc.

 

On est un peu curieux, acceptez–vous de nous montrer votre bureau ? Une petite photo ?

J’essaie parfois de ranger, mais en général mon bureau est plutôt dans cet état !!

IM Interview bureau

 

 Pouvez-vous nous dire un mot de vos projets en cours ? 

Je travaille en ce moment sur la réalisation de Clapas, une bande dessinée qui sera publiée aux éditions Sarbacane au printemps 2021. Elle raconte l’histoire de 6 personnes (des citadins qui ne se connaissent pas) qui se retrouvent coincées dans les montagnes du Diois (toujours dans la Drôme !), traqués par une famille de chasseurs. Je tente donc une nouvelle fois un récit de genre, une sorte « thriller montagnard» à la Délivrance.

 IM interview Clapas

Vous êtes en résidence à la médiathèque de Bagnolet… Mais ça veut dire quoi, être en résidence ?

Cela signifie que pendant un an, en collaboration avec l’équipe de la médiathèque, j’échangerai avec le public via des discussions sur la bande dessinée en présence d’autres auteurs, des ateliers BD avec des participants de tout âge,  j’exposerai des planches de BD, etc. tout en  continuant mon travail personnel. J’interviendrai aussi dans une école élémentaire pour faire découvrir mon travail et réaliser une bande dessinée avec une classe de CM2 qui concourra pour le festival d’Angoulême.

Ce que j’apprécie aussi dans les résidences est de faire découvrir la bande dessinée à un public qui n’a pas la chance d’en lire d’habitude, comme des élèves qui viennent d’arriver en France et dont la BD ne fait pas partie de leur culture.

 

Un souhait à réaliser et/ ou une envie de collaboration ?

Ce serait simplement de pouvoir continuer à réaliser mes projets personnels et dessiner des histoires d’autres auteurs qui me tiennent à cœur !

 

Quelle est la chose la plus gentille qu’on vous ait dit sur une de vos BD / dessin ?

Que mes personnages étaient tous moches !

J’ai lu cette « critique » sur un site à propos de Castagne, mais j’ai pris ça pour un compliment car faire des « sales gueules » à mes personnages, c’est une des choses que je préfère dessiner.


 

Un petit questionnaire de Proust revisité :

  • Mes peintres / artistes / illustrateurs favoris

Dans le désordre et sans compter ceux que j’ai cités plus haut: Robert Crumb, Ronald Searle, Saul Steinberg, George Grosz, David Prudhomme, Hugues Micol, Jacques Tardi, Yves Chaland,  Blutch,  Jijé, François Henninger  , Tsuge Yoshiharu, Mizuki Shigeru, Matsumoto Taiyo… j’en oublie sûrement.

  • Mon outil de dessin favori

La plume, depuis que je l’ai troquée contre mon bon vieux Rotring.

  • Si j’étais...Un moment de la journée pour créer

Entre 10h et 16h , puis le soir de 21h à 1h

  • Si j’étais...Un lieu pour dessiner

La maison où habitait ma grand-mère, là où se passe Castagne et Clapas

  • Si j’étais...Un son

Le souffle d’un vinyle des années 70

  • Si j’étais...Une couleur

jaune moutarde, la couleur de Clapas, que mon épouse a choisie !