Réalités cauchemardesques, utopie... La littérature d'anticipation et la science-fiction ont toujours été un terrain de choix pour parler et réinventer les rapports de pouvoir qui habitent et animent une société. Voici un tour d'horizon thématique pour vous permettre de découvrir ce qui existe dans les rayons de la Médiathèque.

 

 

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Si dans l'imaginaire collectif la SF apparaît comme un univers peuplé par des héros masculins, force est de constater que, comme ailleurs, ce genre littéraire a été traversé par des questionnements féministes et engagés depuis longtemps. Comment les auteurs et autrices s'en sont-ils emparés ?

Comme toute tentative de classification, les choix de thématiques pour voyager avec cette sélection sont un peu arbitraires et bien des histoires présentes ici rentrent dans plusieurs catégories.

 

Rendre visible des dynamiques de domination

Il existe parfois une fausse équivalence entre la présence d'un personnage principal féminin - surtout s'il est considéré comme puissant - et une dimension féministe du récit. Cependant, la présence d'un personnage féminin comme narratrice peut être utilisée par les autrices pour mettre en avant les tensions liées au sexisme d'une société, comme avec Les Nuages de Magellan d'Estelle Faye ou avec le doublon Komarr/Ekaterin de la Saga Vorkosigan de Loïs McMaster Bujold.

Dans certains cas, l'anticipation et la voix féminines sont ouvertement revendiquées comme une démarche féministe, comme c'est le cas avec les Guérillières de Monique Wittig ou de redéfinition du concept d'humanité comme avec Libration de Becky Chambers. Dans d'autres cas, la démarche s'approche plus d'une démarche intersectionnelle et analyse les dynamiques sociales liées au genre en les liant à d'autres éléments discriminants comme la classe sociale ou la couleur de peau, comme avec Qui a peur de la Mort de Nnedi Okorafo ou le recueil de nouvelles Lumières Noires de N. K. Jemisin.

Parfois, le choix narratif d'un personnage féminin s'accompagne d'une déviation des types d'intrigues classiques de la SF. Par exemple, L'Honneur de Cordélia de Loïs McMaster Bujold reprend la trame narrative du space-opéra mais le raconte du point de vue d'une scientifique - non du stratège ou du soldat - et de la part d'une personne qui n'accorde aucune valeur positive à un combat.

 

Inventer le pire

La dystopie est un genre extrêmement fécond de la littérature d'anticipation et parfois difficile à définir, tour à tour appel à la rébellion ou illustration des pires angoisses sociales qui appelle à préserver le statu quo. La Servante Ecarlate, dont Margaret Atwood affirme que pas un seul des éléments du pouvoir décrit dans le roman n'a été inventé en est un des exemples les plus célèbres, mais il n'est pas le seul. On peut aussi citer Bitch Planet et Vox et le tout récent L'enfant de la prochaine aurore où les personnages principaux subissent l'effet d'un pouvoir autoritaire aux fondements sexistes.

D'autres dystopies, comme Dans la Forêt de Jean Hegland ou la Parabole de semeur et la Parabole des talents d'Octavia E. Butler, présentent des dystopies plus hétérogènes mais où la question du sexisme demeure centrale qui s'accomplissent dans un re-création de la société.

 

Inventer d'autres systèmes

L'imaginaire et l'utopie sont deux éléments souvent mis en valeur dans une réflexion féministe dans l'idée de pouvoir inventer d'autres modèles de sociétés. Certaines, comme Chroniques du Pays des Mères d'Elizabeth Vonarburg font mention de pouvoir proches de la dystopie qui appartiennent au passé. Comme dans ce roman, certain.e.s auteur.ices choisissent de réinventer des système matriarcaux, comme dans Herland de Charlotte Perkins Gilman ou dans Pollen de Joëlle Wintreberg.

Plus largement et parfois très détachées de l'utopie dans son rôle de modèle social, la science-fiction - comme la fantasy - permettent de s'affranchir des questions de vraisemblance pour explorer des systèmes différents. La main gauche de la Nuit d'Ursula Le Guin avait fait date en 1976 pour inventer une société mono-genrée. L'autrice a continué sa réflexion le long de sa carrière et réinvente un nombre de sociétés diverses dans les nouvelles de l'Anniversaire du Monde où elle procède à la manière d'une ethnologue à analyser les impacts que cela a sur ses personnages et sur les sociétés. On retrouve la même idée dans Gens de la Lune de John Varley ou dans une partie des nouvelles de La Créode de Joëlle Wintreberg.

Dans d'autres romans, cette réflexion est prise aussi en charge par la présence de l'Autre comme altérité totale qui permet de réinventer les rapports de genre. Dans les Chroniques du Radch d'Ann Leckie, l'intelligence collective de l'Empire dissout la notion de genre qu'ont gardé d'autres sociétés. Dans Binti de Nnedi Okorafo ou dans L'Espace d'un an de Beckie Chambers, c'est la rencontre avec des aliens qui renouvelle et réactualise le binarisme féminin/masculin humain classique.